Jean-Pierre Humbert
Peintre et graveur

L’arbre nourrit les rêves de l’homme en lui procurant le papier pour les écrire. Voyez comme il s’agrippe au sol désespérément ( en fait il court à toutes jambes dans le vain espoir d’échapper à son sort funeste ) ! Que lui reste-t-il de son intégrité, désormais tronqué de sa tête ? Les feuilles qui s’envolent à la manière de cormorans au grand large pour lâcher leur cri, sont-elles ici les messagères des visions humaines ou plutôt du SOS arboricole ?

L’arbre vivait jusque-là tranquillement, tour à tour s’ombrageant du soleil à la belle saison, tenant chorale dans le vent du soir et pointant ses branches raides et nues dans la froidure hivernale en attendant le printemps. Voilà qu’il n’a d’autre choix que de constater que pour lui une page s’est tournée et que ses rêves, eux, se sont envolés pour de bon. Que l’homme soit égoïste et prétentieux, l’arbre le savait. Que l’homme soit sot, il le savait aussi. Car l’homme a beau prétendre que « les paroles s’envolent et les écrits restent » ( un célèbre dicton chez les bipèdes ), c’est archifaux ! Ici les deux s’envolent…

Si l’arbre a besoin de feuilles – les siennes uniquement – pour s’abriter, à l’homme, il faut celles des autres pour écrire ( car il n’en a pas, abstraction faite de sa feuille d’impôt, et dans certaines situations, d’une feuille de vigne ). Le comble c’est que l’homme, qui ne pense jamais à la conséquence de ses actes, fabrique des feuilles avec du bois et donc abat des arbres, alors que l’arbre, soucieux de vivre en harmonie avec les éléments qui lui permettent de s’épanouir, ne fait qu’emprunter le souffle d’Eole pour chanter. L’arbre partage et ne détruit rien ; l’homme saccage les arbres pour certifier par écrit qu’il ne le fait pas.

Pourtant, malgré ces désolants constats, il faut bien avouer qu’il est fort agréable à l’homme de prendre la plume pour écrire quelques mots, voire plusieurs lignes, sur une feuille de papier, et encore plus, de recevoir une lettre d’un être cher. La lire à l’orée d’une forêt ( tant qu’il en reste ), assis au pied d’un arbre, est un plaisir qui pour lui n’a pas son pareil !

Philippe de Bellet

Texte paru dans le livre [Par défaut…], Jean-Pierre Humbert