Nef des fous

La Nef des Fous, le carnet de bord de Jean-Pierre Humbert

La nef des fous ... Le carnet de bord de mes aventures et de mes rencontres picturales … Avec moi, larguez les amarres et voyagez au long cours en position assise … Naviguons gaiement, ensemble vers l’inéluctable naufrage...

Pour recevoir les articles par email, vous pouvez vous abonner ci-dessous:

Nef des fous

La Nef des Fous, le carnet de bord de Jean-Pierre Humbert

La nef des fous ... Le carnet de bord de mes aventures et de mes rencontres picturales … Avec moi, larguez les amarres et voyagez au long cours en position assise … Naviguons gaiement, ensemble vers l’inéluctable naufrage...

Pour recevoir les articles par email, vous pouvez vous abonner ci-dessous:

La nef des fous
Carnet de bord de Jean-Pierre Humbert

LE TRIOMPHE DU CONFORMISME…

LE TRIOMPHE DU CONFORMISME – Peinture acrylique – JPH – Détail de la version de 1981

 

Penser contre son temps, c’est de l’héroïsme.
Mais le dire, c’est de la folie.
Tueur sans gages – Gallimard – Eugène Ionesco – 1912-1994

 

LE TRIOMPHE DU CONFORMISME… feuilleton-saison-2


ÉPISODE 1/5

L’aventure a commencé en 1981. Pour fêter les 10 ans d’existence des Laboratoires Golliez à Courgevaux, la direction de l’établissement m’a sollicité pour créer un nouveau logo et tous les produits publicitaires qui vont avec. Mais ce n’est pas tout… À l’initiative de mes amis Michel Dousse et Jean-Marie Jenny, organisateurs du jubilé de l’entreprise et membres de sa direction, j’ai aussi été mandaté pour réaliser une peinture murale dans l’entrée de l’usine. Mauvais plaisant patenté, j’ai abusé de la liberté totale qui m’était accordée, pour concocter une image ambiguë, affublée de ce titre équivoque: Le triomphe du conformisme. L’histoire s’est terminée en beauté par une grande fête composée de distingués discours officiels, suivis d’un festin comme dans les albums d’Astérix.

ÉPISODE 2/5

Quelques mois plus tard, je suis allé photographier ma peinture. Avec le recul, j’ai trouvé qu’elle avait beaucoup de défauts, et j’ai longtemps songé à me rendre sur place pour y remédier. J’ai ruminé cette idée pendant encore six ans. Finalement, j’y suis retourné pour prendre les mesures de la paroi. Plutôt que de rafistoler ma peinture, j’ai choisi de la refaire. Une fois terminée, je projetais de coller la nouvelle version par-dessus la première. J’ai fabriqué un grand châssis, 351×258 cm sur lequel j’ai tendu ma toile. C’était parti, pendant quatre mois, je m’attaquais une fois de plus au conformisme… Pour la gloire ? Pour l’argent ? Non… Simplement pour essayer de mieux faire… Être en paix…

 

LE TRIOMPHE DU CONFORMISME – 1988 – Peinture acrylique de…


ÉPISODE 3/5

Le nouveau tableau était pratiquement terminé, quand le fameux boucher artiste-peintre Corpatoo est passé à mon atelier en quête de renseignements. D’emblée, il me dit : C’est magnifique ce que vous faites là ! – Merci du compliment. – Est-ce une commande ? – Non – Alors, il faut le vendre – Euh, je veux bien, mais à qui ? – Moi je connais quelqu’un, je vais lui en parler.

Le lendemain, Monsieur Corpatoo me rend visite à l’atelier, accompagné du gérant du restaurant de l’institution qui s’appelait encore l’École Normale. Enthousiasmé, ce dernier en parle au directeur de l’établissement, qui, à son tour, vient voir l’objet de mon travail. Il réagit très positivement. Quelqu’un de plus prétentieux que moi dirait qu’il était emballé. Décidément, cela s’annonce bien. Il passe commande. Reste à choisir l’emplacement qui recevra mon œuvre. Ce sera au fond du spacieux couloir qui longe la mensa, sur une paroi qui, au centimètre près, a le même format que ma peinture. Un coup de maître du hasard ! Et votre décision de remplacer l’œuvre sise à Courgevaux, me direz-vous? Bon, vous connaissez le livre de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité. Oui, c’est injuste, la nécessité abuse souvent du hasard pour justifier ses actes. J’ai renoncé à ce geste chevaleresque et désintéressé. Quelques semaines plus tard, avec mes amis relieurs de la Bibliothèque Cantonale, nous avons collé mon œuvre contre le mur qui semblait l’attendre depuis toujours.

 

LE TRIOMPHE DU CONFORMISME – Peinture acrylique – JPH – 1987-88


ÉPISODE 4/5

C’était en 2018, au hasard d’une promenade, je passais devant l’École Normale qui a gradé et s’appelle aujourd’hui Haute École Pédagogique. J’ai pensé à mon tableau qui était installé depuis 30 ans dans l’enceinte de cette vénérable institution. Je me suis dit que ce jubilé valait bien une visite. Mon œuvre n’avait pas bougé. Dans la pénombre, à l’extrémité de son confortable couloir, protégée des regards et des agressions de la lumière par une rassurante et reposante pénombre, elle avait été en quelque sorte augmentée par l’apport d’une cinquantaine de chaises soigneusement empilées devant elle. Avec cette touche contemporaine, mon portrait amusé de nos sociétés progressistes et mon goût de la perfection étaient enfin comblés. Amis agents de la fonction publique, je vous remercie chaleureusement  pour votre intervention zéro point zéro, authentique point d’orgue à ma vision du conformisme et du conformiste…

 

LE TRIOMPHE DU CONFORMISME – Version augmentée – Photographie de JPH – 2018


ÉPISODE 5/5 – Épilogue

Les feuilletons les mieux tournés ont une fin. Heureuse et moralisatrice chez les vendeurs d’illusions du conformisme, incertaine et inquiétante pour les autres. Dans ma nouvelle série Réchauffement esthétique aux rebondissements mal pensants (mal pensés?), par le feu, par l’eau, le vent, la chimie, etc., j’ai entrepris et mis en scène la destruction prématurée de certaines de mes réalisations. Le triomphe définitif du conformisme (ci-dessous reproduit) est la première image de cette entreprise ainsi que l’épilogue de mes réalisations consacrées au conformisme qui, à mes yeux et contrairement à ce qu’affirme le dictionnaire, n’a que peu à voir avec le traditionalisme. Je le comprends plutôt comme une expression de la soumission à la doxa du moment.

Pareillement, les entreprises les plus prospères ont une fin. En novembre 2001, la raison sociale Laboratoires Golliez SA est radiée, c’est la faillite. L’usine sert maintenant d’entrepôt pour des produits de luxe. J’y suis allé en 2018. Ambiance crépusculaire… Une secrétaire et un manutentionnaire gèrent le départ des occupants. Ma peinture est encore là… Et moi de même…

 

LE TRIOMPHE DÉFINITIF DU CONFORMISME – Technique mixte – JPH – 2019-1987-88 

Pour recevoir les articles du carnet de bord de Jean-Pierre Humbert par email, vous pouvez vous abonner en cliquant sur ce lien.