VERTIGE
Identique sous les changeantes apparences d’un homme ou d’une femme, portraiturée jusqu’à l’obsession, cette face fascine : « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… »
Visage captivant, au sens fort et premier du terme. On en est prisonnier, on ne lui échappe pas. Il y a dans la frontalité du motif quelque chose d’envoûtant, une impérieuse invite à l’immobilité. Planté droit dans les yeux, le regard fixe, il cloue au sol. Mais ce visage n’a pas d’épaisseur ni de volume, il est dépourvu de chair, de consistance, de réalité humaine. Il existe en deux dimensions seulement sur le papier, comme un rêve, un reflet, comme une image de cinéma sur un écran.
Visage énigmatique, masque à l’instant de se décrocher du visage, une fraction de seconde avant la vérité. Il pose la question du sphinx. Je suis immobile comme le marbre et plus figé qu’une statue, mais tout annonce en moi l’écroulement, la fuite ou la dissolution, qui suis-je ? Le temps.
Jean-Pierre Humbert veut arrêter le temps. Il cherche inlassablement à fixer ce visage qui attire et inquiète à la fois, ce regard bientôt pétrifié, ces formes humaines en train, déjà, de se fossiliser. Les vivants alentour tombent comme les feuilles, en silence.
Vertige de la chute.
Texte de Jean Steinauer paru dans le livre « AIRe DE LIBERTÉ »
Un visage aux yeux grands ouverts nous fait face. Regard intense, interrogateur.
Mine défaite : le fard coule.
Quinze états du même personnage – celui qui nous fixe – montrent les stades de
sa descente vers l’abîme : du simple vague à l’âme à la chute libre dans le vide.
Le gouffre aspire ce personnage. La faille s’éclaircit et s’élargit vers le bas.
Les bords droit et gauche sont foncés. Ils mettent en évidence la profondeur
de l’abîme et tracent la direction vers cette funeste issue.
Une tache à la hauteur du front montre la souffrance insupportable endurée
par le personnage central. Les racines n’ont même plus la résistance suffisante
pour retenir ce trop lourd fardeau : il est lâché !
Si le titre de l’estampe est Photo-roman, le thème en est la dépression.
Le photo-roman raconte une histoire au moyen d’une succession de photographies.
Ici, le rapport au titre est la succession et la superposition d’états montrant
les dernières secondes avant l’irrémédiable chute. L’objet réel de ce drame
n’est pas expliqué. Ce non-dessiné permet toutes les suppositions. Drame
personnel de l’artiste ou de ses proches ?
Cette souffrance invisible parce qu’intérieure, apparemment sans objet,
volontairement non décrite par l’artiste, fait mystère et attire.
C’est dans l’œil du spectateur que va s’opérer l’alchimie. Cette image est
intense. Elle dure. Elle prend son temps pour se révéler. Elle est forte dans le
mouvement de l’émotion. Le spectateur peut y projeter son propre vertige.
Tiré de « PAR DÉFAUT », texte de Bernard Bailly, peintre et graveur