Nef des fous

La Nef des Fous, le blog de Jean-Pierre Humbert

MON BLOG : … Ma nef pour voyager au long cours en position assise … Le carnet de bord de mes aventures et de mes rencontres picturales … Avec moi, larguez les amarres … Naviguons gaiement, ensemble vers l’inéluctable naufrage

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Jean-Pierre Humbert
Peintre et graveur

Le graveur, véritable lithophage tout droit sorti de la falaise, marche vers la ville.

Il n’a pas le droit de se retourner. Sans la permission des Dieux, il vient de délivrer Eurydice de sa prison de chaux et de silice, en lui offrant une cigarette allumée.La meule de calcaire, vissée à double tour dans la serrure du cerveau, doit pomper l’image du visage d’Eurydice en négatif.

Plus tard, elle devra se reconnaître dans ce portrait dessiné par une mine grasse. Elle se reconnaîtra grâce au rejet de l’eau qui fera miraculeusement apparaître son visage.

Elle sera alors définitivement délivrée  !

Les veines-racines du graveur alimentent en encre noire les deux billes de ses yeux qui tournent comme les roulements de la presse à bras qui l’attend à l’atelier.

Les sentiers écervelés de sa mémoire vive ; sa dernière épreuve ; la grande presse qui fait la roue comme un paon égyptien !

Le graveur est dans tous ses états. Il avait pourtant bien retenu la leçon d’Orphée.

Eurydice attend sa confrontation finale avec le portrait négatif ; elle attend son tour, comme les autres habitants du quartier, enroulée comme une feuille de papier cuve, dans les schistes de la carrière.

Les deux seins gonflés par la fumée de la cigarette font éclater la chrysalide de boue séchée qui lui sert de corsage. Deux hirondelles migratrices avaient bâti leur nid ici ce dernier printemps.

Nous sommes en automne. Le court-métrage du graveur-lithographe se déroule à l’envers, à l’endroit de sa véritable mort.

Il était mort il y a 1’000 ans et plus ; il revit aujourd’hui, transfiguré, par l’image de son autoportrait.

Au-dessus de la falaise, une nouvelle planète scintille dans un ciel d’encre.

L’ancienne banquise des lavis gris et noirs venait de céder, sous les coups de boutoir répété du réchauffement de la planète. La moitié de l’humanité venait de disparaître.

L’arche du graveur flottait dans l’air, au milieu des flocons de lune. En délivrant Eurydice contre l’avis des Dieux, il venait de délivrer les autres habitants de la ville qui se mettent à danser en suivant les pas du graveur.

Les pas de sa prochaine gravure.

Jacques Cesa

Texte paru dans le livre [Par défaut…], Jean-Pierre Humbert