La nef des fous
Le blog de Jean-Pierre Humbert

Dans ma nef

Texte de Bogdan Krsic – 24 mai 1932 – † 21 octobre 2009

Jean-Pierre fait partie du cercle des artistes sensibles au message engagé et toujours d’actualité de cette grande œuvre de la Renaissance qu’est « La nef des fous » de Sébastian Brant, version populaire du savant traité « Eloge de la folie » d’Erasme de Rotterdam. De Hieronymus Bosch, Pieter Brueghel, Albrecht Dürer et Hans Holbein aux artistes contemporains ainsi qu’aux graveurs du fantastique, comme le grand artiste slovaque Albin Brunovski, ce thème reste toujours aussi attractif car la folie humaine ne change pas, quelles que soient l’époque, l’ambiance et les apparences.

Cependant, Jean-Pierre a gravé une vision différente de « La nef des fous ». Il n’en offre pas une représentation d’exégète. Il ne nous fait pas la revue des folies individuelles et des vices humains décrits dans les 96 poèmes de Brant qu’Albrecht Dürer fut le premier à illustrer avec 96 gravures sur bois. Jean-Pierre nous montre l’image de la folie de l’ensemble des humains. Sa gravure figure un océan agité au milieu duquel la nef fait plus penser à une île qu’à un bateau. Une île à deux troncs dont la couronne porte une toile de corps humains aux poses grotesques et entrelacés de la manière caractéristique dont il dessine une grande partie de ses sujets. Il semble nous dire que ce qui importe ce n’est pas tant que les gens soient corrompus, exaltés, passionnés et fous, mais bien que le monde est fou et qu’il est gouverné par cette épidémie.

Cette gravure de grand format est, comme toujours chez Jean-Pierre, magistralement réalisée, avec un métier sans faille, artistiquement persuasive et riche en nuances.

 

QUAND MAI SOIXANTE-HUITAIT
Pierre lithographique en travail – JPH-1976
Texte de Jean-Pierre Humbert

En 1976, mai soixante-huitait encore allègrement et les gardiens de la révolution, gentils organisateurs (GO) du Grand Soir (GS), vous offraient des vacances gratuites à la plage. Plage que, huit ans plus tôt, ils avaient trouvée sous les pavés qu’ils balançaient dans la figure des policiers. Ils étaient des centaines, ils étaient des milliers à tout oser. Michel Audiard avait raison, « c’est à ça qu’on les reconnaît ».

Dans cette atmosphère post-révolutionnaire, j’ai dessiné une suite de vingt et une lithographies que j’ai intitulée « SÀRL ». À peine terminées, à peine imprimées, maladroites, mal à gauche, mal dessinées et mal imprimées, les épreuves de mes sombres représentations des rouages de nos sociétés furent détruites. L’affaire m’avait quand même occupé pendant huit mois. Comme d’habitude, un discret vent d’espoir m’a incité à conserver un exemplaire de chaque sujet. Ces épreuves ont aussitôt été peintes et réinterprétées. Elles ont été exposées à deux reprises.

Aujourd’hui, les maux dont souffre l’humanité sont les mêmes. Ils se sont simplement nettement aggravés avec l’âge. Normal. Fort de ce constat, en 2010, j’ai ressorti du placard ce qui restait de ces œuvres et j’ai appliqué une dernière couche de couleur sur mes visions du passé, du présent et du futur. Il ne me reste donc plus qu’à protéger cette dernière version avec mon fameux verni conservateur et à attendre le rejet fatal qui sera suivi de l’épreuve du feu. Finalement, finalement, une fois de plus, en fumée tout disparaîtra.

J’ai les allumettes.